Culture // Photography

Simon de Pury

Gentleman Photographe


Blast32-SimonDePury-ValerieSadoun

Stavros, Los Angeles, décembre 2008


Figure incontournable du milieu de l’art international, Simon de Pury dirige toujours la grande maison de vente Phillips de Pury & Cie. avec panache mais s’affirme aussi comme un photographe, archiviste de sa propre vie à travers un livre et une exposition : PurePuryGraphy.

Toujours très chic, Simon de Pury nous avait donné rendez-vous au Flore pour nous présenter son nouveau projet, une exposition et un livre imposant reprenant des centaines de photographies prises depuis des mois, journal de bord d’une vie à cent à l’heure. En effet, Pury ne cesse de voyager, organisant enchères aux quatre coins de la planète pour sa maison, Phillips de Pury & Cie. Discussion et retour sur une vie consacrée à l’art.

Quelques mots sur votre enfance et ce qui vous a poussé vers l’art ?
Je suis né à Bâle, en Suisse où il y a un musée extraordinaire, le Kunstmuseum qui est, jusqu’à ce jour, un de mes musées préférés au monde. La fameuse collection Beyeler n’existait pas encore quand j’étais enfant, mais il y avait la Galerie Beyeler qui, régulièrement, faisait une nouvelle exposition temporaire prodigieuse. J’allais donc régulièrement voir toutes les expositions à la galerie, plus particulièrement tout ce qui se faisait au Kunstmuseum de Bâle. Et il y avait aussi une autre institution qui s’appelait la Kunsthalle de Bâle qui montrait ce qu’il y avait de plus intéressant… C’est, par exemple, à la Kunsthalle de Bâle qu’ont eu lieu les premières expositions de l’expressionnisme abstrait américain dans les années 50. C’est à Bâle que j’ai vu Joseph Beuys pour la première fois, ce fut un choc total de voir ses œuvres, ainsi sans m’en rendre compte, j’avais déjà une excellente perspective sur ce qui se faisait de mieux dans le monde de l’art contemporain tout en passant ma scolarité à Bâle.

Et la première fois que vous avez été au musée, c’était avec vos parents ?
Oui je pense que la première fois c’était avec mes parents. Je dessinais déjà beaucoup à l’école, puis mon fantasme d’adolescent c’était de devenir artiste et c’est déjà en tant qu’artiste que j’allais voir tous les musées et les expositions et c’est en même temps que j’ai développé ma passion pour la musique rock et pop avec les Beatles, les Rolling Stones…; dans les années 60, il y avait un côté très rebelle dans la manière d’aimer la musique. Tous mes intérêts datent donc de cette époque-là. Puis mes parents sont allés vivre au Japon.

Vous n’avez pas été au Japon avec eux ?
J’ai été au Japon par la suite après avoir terminé l’école. Mais je me souviens d’une anecdote très amusante à propos de l’art : j’avais été voir une exposition de Paul Klee au musée de Bâle, un samedi après-midi. Je rentre le soir, la personne chez qui j’habitais me demande comment s’est déroulée ma journée, je réponds que j’ai vu une exposition de Klee et elle a paru très surprise. Le lendemain, son mari me dit : “Écoute, ça ne tourne pas rond chez toi, il paraît que tu es allé voir une exposition de clés ?”… Ils croyaient que c’était une exposition de clés! Bref, tout ça m’intéressait beaucoup.

Et quels étaient les artistes qui vous inspiraient à 20 ans ?
Les artistes qui m’intéressaient le plus étaient ceux des années 60. J’étais fasciné par Rauschenberg… J’en avais entendu parler pour la première fois par un copain de classe qui m’avait dit : “Tu sais qui est Rauschenberg ?”, un garçon à l’école qui en savait toujours plus, qui me lançait tout d’un coup des noms comme des défis. J’essayais ensuite d’en savoir plus : j’ai vu une exposition en 69, très marquante où il y avait Wharol évidemment… Je suivais tout ça avec beaucoup d’intérêt mais je m’intéressais aussi à l’impressionnisme, à la peinture classique moderne. Par exemple, au musée de Bâle se trouve probablement l’une des plus belles collections de peintures cubistes qui appartenait à Raoul Laroche. Ce banquier suisse a vécu un certain temps à Paris et qui s’était fait construire à l’époque une maison pour sa collection par Le Corbusier qui est aujourd’hui la Fondation Le Corbusier. Il a légué une partie de sa collection à sa famille, à ses neveux et nièces et l’autre moitié au musée de Bâle.
Picasso avait un lien spécial avec la ville de Bâle, le grand-père d’un de mes copains de classe, Rudolph, avait une des plus belles collections d’art réunissant des Gauguin, des Van Gogh… qu’il avait prêtée au musée de Bâle. Son père avait dû vendre deux chefs-d’œuvre absolus de Picasso, L’Arlequin de 1917 et Les Deux Frères. La ville s’est mobilisée avec succès pour que ces deux tableaux puissent rester à Bâle, c’était je crois en 1967. Picasso fut tellement heureux de l’achat de ces tableaux qu’il offrit quatre tableaux supplémentaires au musée. C’était rare qu’une petite ville puisse manifester un tel intérêt pour l’art.

Et ensuite à 20 ans, où êtes-vous allé ?
Je suis tout d’abord allé à Tokyo parce que mes parents s’y trouvaient encore, et j’ai étudié une technique à l’encre japonaise, ensuite je suis passé à New York avec mes œuvres sous le bras, je voulais proposer mes œuvres à trois galeries et j’avais prévenu mes parents que si aucune de ces galeries ne me prenait, j’irais faire des études de droit mais aucune ne m’a choisi…

À quoi ressemblaient vos peintures ?
Mes peintures se basaient sur l’expression gestuelle technique… Et ensuite j’ai intégré durant quelques semaines à l’université de droit de Genève, ce fut une expérience dramatique pour moi, j’estimais que je n’avais pas souffert des années durant à l’école pour continuer à souffrir indéfiniment. Je me souviens que ma mère ne savait plus quoi faire de moi et qu’elle s’était tournée vers Hans Beyeler à qui je suis donc allé demander conseil. Je lui avais demandé s’il fallait que j’étudie l’histoire de l’art ou s’il fallait que j’aille directement dans le commerce de l’art. Il m’a répondu de ne surtout pas étudier l’histoire de l’art parce que rien ne valait le contact physique avec les œuvres, et que ce contact je le trouverais dans le commerce, pas dans les musées.
Si je faisais des études, je ne verrais que les diapositives, les livres et pas les œuvres d’art elles-mêmes. J’ai suivi ses conseils à la lettre et il m’a dit ensuite spécifiquement quoi faire… Beyeler, je lui serai toujours reconnaissant car c’est lui qui m’a mis sur la bonne voie. Il m’a conseillé d’aller dans une galerie à Berne qui s’appelle Kornfeld, une petite maison de vente aux enchères toujours active qui fait chaque année des ventes au mois de juin, spécialisées dans les estampes et les dessins du XIXe et XXe siècle. Dès mon premier jour de travail, j’ai su que j’avais trouvé ma voie. Je dois dire que depuis ce jour, j’ai le privilège de faire ce que j’aime et je n’ai encore jamais éprouvé d’ennui dans mon travail.

Pour revenir sur le rôle de marchand, comment percevez-vous le rapport de l’art à l’argent, devenu si important ces dernières années ?
Je pense que l’art et l’argent ont toujours été indissociables, et ce, de tout temps. À mon avis, ce n’est pas du tout dérangeant car il me semble que les artistes ont besoin d’un public, ils ont besoin de moyens pour développer leur travail et sans support financier, sans mécénat, il peut difficilement y avoir d’éclosion artistique. D’ailleurs, on voit toujours que lorsqu’il y a un essor économique, parallèlement il y a un essor culturel. C’est ce qui est fascinant à voir aujourd’hui. Nous allons faire une grande vente au mois d’avril prochain qui s’appellera B.R.I.C, c’est le terme économique inventé par Jim O’Neil, le conseiller économique de Goldman Sachs et qui est l’acronyme de “Brésil, Russie, Inde, Chine” : il s’agit de pays économiquement émergents. Mais ce sera une approche purement culturelle, artistique, et montrer ce qui se fait de mieux en art contemporain au Brésil, en Russie, Inde et Chine. L’événement est organisé dans le bâtiment de la Saatchi Gallery à Londres et je suis convaincu qu’il va créer une dynamique très intéressante.

Et si vous deviez définir votre philosophie ?
En réalité, je n’ai aucune philosophie ; tout ce que je fais est guidé par la passion, c’est d’ailleurs le mot qui pourrait définir tout ce que je fais : je me sens privilégié d’exercer professionnellement ce qui me fait le plus vibrer dans la vie et donc je n’ai jamais l’impression de travailler. Comme on dit en anglais : “if you love candies, there is no other place to work than a candy store !” À partir du moment où l’on est passionné par l’art, c’est un privilège d’être dans un métier qui vous met en contact avec les artistes, avec les collectionneurs, avec des conservateurs de musée et avec des créateurs, c’est ça qui est stimulant.

Et l’attrait pour la photo ?
J’ai toujours aimé dessiner et peindre et mon attrait pour la photo réside dans le fait que cela ne nuit pas à mon emploi de temps plus que chargé, je peux très facilement faire des photos sans que cela interfère sur mon organisation. C’est ce côté instantané, immédiat que j’aime, comme une espèce de carnet visuel, je me vois un peu comme un voyageur au XVIIIe siècle qui aurait son carnet de croquis et qui croquerait tout ce qui se présenterait à lui. Pour moi, il s’agit d’une version du XXIe siècle, des carnets de dessins de voyageurs avec des détails, des choses qui m’intriguent… J’aime ce côté, au fond, qui bascule dans l’abstraction totale parce que, voyez-vous, lorsque ces œuvres sont agrandies, elles ont toutes un format d’un mètre soixante-dix à un mètre vingt-cinq, ce qui fait que vous ne savez plus quel est l’objet qui a été photographié, vous perdez tout lien avec l’objet en lui-même et, dans certains cas d’ailleurs, vous verrez que, dans les légendes, j’ai moi-même oublié ce que j’ai photographié : ce qui me plaît c’est cette idée d’arriver à un élément purement décoratif, un élément visuel qui ne soit plus l’objet de départ.

On disait tout à l’heure que c’est comme un journal de bord… Et PurePuryGraphy en est donc le titre…
C’est le titre donné par Chris, le graphiste avec qui j’ai travaillé sur le livre… Il n’y a aucun texte dans le livre, sauf sur la dernière page où sont mentionnés les titres et la liste de personnes ayant participé au projet. Je voulais que ce soit un livre d’images pur et épais comme un annuaire de téléphone.
À l’occasion du vernissage, je compte me faire plaisir et j’en profiterai pour faire le DJ, ce sera une première pour moi malgré mon obsession de la musique, ça s’appellera Purypop, c’est à nouveau Chris qui a inventé ce terme très drôle.

Il y a aussi des rapports intéressants dans vos photos, sur la relation entre les mots, les logos, et les images…
J’adore quand il y a des mots, des textes dans les œuvres d’art comme chez Christopher Wool, qui est l’un de mes artistes favoris, je suis d’ailleurs un admirateur inconditionnel de son travail, mais on peut également mentionner Jack Pierson, que j’aime beaucoup et dont je possède quelques œuvres…Ensuite Richard Prince, évidemment. Un autre artiste que j’admire énormément est Glen Ligon, qui réalise un travail de toute beauté. Les logos, les brands me fascinent de même infiniment. Il y en a d’ailleurs au début et à la fin du catalogue… parce que le catalogue est construit comme un loop, comme un loop vidéo, on peut le parcourir d’un bout à l’autre, c’est pour cette raison que l’on commence avec des logos et des titres en néon et que l’on termine de nouveau avec ça…

Est-ce que cela a une signification particulière, de partir ainsi des mots, puis d’aller vers l’abstraction et de revenir vers les mots ?
Je vois ces sigles comme de l’abstraction pure en les détachant de leur contexte car ce sont des signes qui sont définitivement inscrits dans notre subconscient ; et c’est leur côté purement visuel et pictural qui m’intéresse.

Les mots transposés graphiquement, c’est quelque chose qui vous travaille depuis longtemps ? Il y a peut être un rapport avec la calligraphie aussi…
Oui bien sûr. Et je suis aussi fasciné par les chiffres, et aussi par la numérologie ; ainsi, j’aime certains chiffres des plaques de voitures… Avant-hier, j’étais à Munich et je me baissais derrière une voiture pour en photographier la plaque, c’étais trois fois 8 et 8, c’est le chiffre magique, et trois 8 de suite c’est très beau, visuellement, sur une plaque allemande… Je me retrouve donc courbé derrière cette voiture et, immédiatement, quelqu’un a surgi, furieux, d’un magasin croyant que j’étais en train de prendre la photo pour le dénoncer… Il se disait que je devais être un détective privé ou un policier… (rires)

Et vos influences photographiques ?
Mes influences photographiques sont multiples. Ce sont partiellement des photographes mais aussi des peintres. Par exemple, j’ai fait une série de rideaux entrouverts vu que je passe beaucoup de temps dans les hôtels… Le matin quand on se réveille, on ne sait pas quelle heure il est, on essaie de voir à travers la fente des rideaux s’il est encore tôt ou tard. Alors j’ai fait toute une série de photos où l’on voit des fentes de rideaux et pour moi c’est comme les tableaux de Fontana avec les slashes. Donc la série de photos des slashes est directement inspirée par Fontana avec une série de photos de fenêtres. J’ai également une obsession pour les lignes horizontales, c’est ma phase Agnès Martin… D’ailleurs tous mes titres sont un clin d’œil à ces artistes. Quelques-unes de mes photos lampes sont un peu “egglestonniennes” (cf. William Eggleston). Il y a aussi un artiste russe que j’aime beaucoup qui s’appelle Vadim Zakharov. Certains motifs de salles de bain me faisaient penser à ses peintures ; à la fin des années 80, il faisait de la peinture sublimissime, malheureusement il est devenu totalement conceptuel. Tout le monde se demande pourquoi il a arrêté la peinture. Évidemment, plus on le lui dit, plus il est déterminé à ne plus refaire de la peinture, j’ai donc appelé ça : “Vadim Zakharov doesn’t want to paint anymore”.


 

 

 

Miniature
Cette année, la Galerie L.J. met la création suisse à l'honneur. Lire plus
Miniature
La marque de lunettes berlinoise dévoile sa collection 2013. Lire plus
Miniature
Patrick Guidot est un jeune artiste peintre. Découvert par la galerie d'art Artyshow, il ... Lire plus

 

Culture archives