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Bleu comme lui

Etienne Daho

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Etienne Daho photographié par Ronan Merot

Rencontre à l’Hôtel Particulier Montmartre avec Étienne Daho, autour d’un double album live à la salle Pleyel, en public et en majesté.

Depuis les caves rennaises du début des années 80 jusqu’aux cimes du music-hall parisien, le découvreur de l’ADN pop francais non-gainsbourien, s’il reste l’auteur d’une dizaine de tubes certifiés gold en rotation intensive sur la plupart des radios hexagonales, continue de chercher la formule miracle capable de conjuguer notre pays au présent de l’indicatif. Passé entre les gouttes des différentes modes de ces trente dernières années (rock alternatif, techno, french-touch, “nouvelle” chanson), le bel Étienne est en mutation permanente, remettant son titre de chanteur pour midinettes (années de Dahomania) continuellement en jeu. Albums de plus en plus complexes, personnels (jusqu’au point d’orgue de Boulevard des Capucines) et accessoirement sublimes; et toujours ce goût d’un public fidèle, qui apprend à mûrir avec lui, sans forcément le suivre dans toutes ses errances nocturnes et autres escapades poétiques dont lui seul a le secret. Aucune secte connue ne l’a jamais recupéré, ni le rock, ni la chanson, ni les garçons, ni les filles, ni les jeunes starlettes, ni l’ombre des anciens… “On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment”, prophétisait le Cardinal de Retz. Ce que l’auteur de Des attractions désastres semble appliquer au pied et au poing de la lettre… Avec cette question lancinante qui nous démange et qui finit par lui coller aux baskets : “Qu’est-ce que ça fait d’être autant aimé ?”

La salle Pleyel est un lieu mythique, intense. Qu’est-ce que cet endroit évoque pour vous ?
Je n’y étais jamais allé avant d’y jouer. La tournée après le dernier album était assez longue… Après six Olympia, il a été question de revenir jouer à Paris quand Pleyel nous a invités. Il y avait eu une alchimie spéciale entre les musiciens, l’équipe, le répertoire et mon état d’esprit du moment. Cela nous a donné de l’énergie, et on s’est dit qu’il fallait filmer.

Vous avez plusieurs lives à votre actif. En quoi celui-ci, notamment au niveau du son, est-il particulier ?
Chaque live n’est pas un disque de plus. Ce n’est jamais anodin, et c’est ce que j’aimerais bien qu’on dise de cet album : voilà, il fait partie de ce que j’ai fait de mieux. Quant au son, l’Olympia a beaucoup plus de rondeur, de profondeur. Pleyel est plus sec. Le retour de salle est plus brillant, plus piquant. Le public est très présent, ce qui a demandé de trouver un bon dosage au niveau du mixage. Je sais, c’est un peu technique (Rires)…

De disque en disque, votre voix s’est faite de plus en plus présente. Sur ce live, vous vous permettez même quelques inflexions quasi théâtrales…
Ça a commencé sur l’album Paris ailleurs, qui ouvrait un nouveau chapitre. J’étais jusqu’alors très inspiré par la pop anglo-saxonne, où la voix est généralement plus en retrait… Mais ce serait intéressant d’écouter les anciens lives. Ma voix a peut-être bougé, ou peut-être que j’ai plus confiance… dans le public ?

Le public vous suit les yeux fermés. Pour lui, vous êtes devenu intouchable, en quelque sorte…
Ah… merde ! (Rires) Disons qu’il y a un certain type de public qui sait d’où je viens, qui reconnaît une valeur à mon travail, qui connaît mes motivations. Puis à côté de ça, il y a un public plus large qui ne connaît de moi que trois tubes des années 80 et une mauvaise imitation de Laurent Gerra… (Rires.)

Vous en tirez une frustration ?
Pas du tout. C’est déjà tellement énorme de toucher les gens que tu ressens dans une salle, et qui vibrent avec les mêmes émotions. Quand tu écris, tu touches à l’universel. Le monde de l’émotionnel est universel.

Ce “double” album public est également, d’une certaine façon, le reflet de vos goûts…
J’ai toujours adoré le mélange des genres, des gens. J’ai toujours pu dire que j’appréciais des choses aussi bien underground et populaires, même quand il fallait faire attention, à cet âge où tu te définis par rapport à ce que tu aimes, aux vêtements que tu portes, aux mots que tu emploies… Je me souviens qu’à Rennes, j’avais organisé un concert pour rencontrer les Stinky Toys. Ils avaient en eux une rage, une esthétique qui me parlait alors que tout le monde disait : “C’est mieux Téléphone, Bijou…” C’est comme avec Gainsbourg. Toute ma vie j’ai entendu dire qu’il était nase, sale, drogué. La pop française n’était pas bien vue à ce moment-là.

Quels souvenirs gardez-vous de Rennes ?
Il y avait une magie. Les premières Trans, des convois entiers partaient de Paris juste pour le festival… Les gens venaient parce qu’ils savaient qu’on faisait la fête, et que tout le monde avait le feu au slip (Rires).

Vous couchiez beaucoup ?
Ouais, bien sûr… Je faisais tout mon possible! (Rires) Mais il y avait un vrai truc par rapport à cette ville. Ça permettait aux gens de là-bas de se faire un petit nom. En ce qui me concerne, j’imagine que j’ai pu signer parce que j’avais eu un retour positif dans Rock&Folk, Actuel ou Best. J’ai toujours pensé que Patrick Zelnick m’avait signé en se disant qu’il faisait une connerie. Mon premier titre s’appelait Cow Boy. Il pensait que ce serait un tube… Une vraie daube (rires). On en a vendu douze à Rennes. Je me rappelle qu’il voulait prendre rendez-vous avec moi et je me défilais… Je pensais qu’il allait me rendre mon contrat. Puis j’ai signé Le Grand Sommeil et j’étais sauvé.

Où en est votre projet d’adaptation de Jean Genet avec Jeanne Moreau ?
Sur mon cou
était déjà extrait du Condamné à Mort de Jean Genet que je chante depuis une dizaine d’années, mais toute l’œuvre a été mise en musique dans les années 70 par Hélène Martin. La version qui existe, de Marc Ogeret, est absolu- ment renversante. J’ai toujours eu en tête de faire toute l’œuvre et quand Jeanne est venue me voir à l’Olympia, on a parlé de ça. Elle avait un œil très juste sur le spectacle, une compréhension totale, et on s’est dit : “Faisons-le ensemble”. Il y a donc sept ou huit chansons. Le reste est lu principalement par elle et chanté par moi. Et quand le texte le texte est trop masculin, c’est moi qui m’y colle. C’est un mélange de poésie, d’argot et de sexe sacré. Avoir la chance de faire ça est assez rare… Et sauter du train de la pop est très excitant. C’est un sas de liberté après L’Invitation, mon dernier disque, et ce live qui conclut mon histoire avec Capitol. Je n’avais pas envie de renégocier mon contrat tout de suite alors j’ai monté mon label, Radical Pop Music, comme un petit artisan qui vient de signer deux jeunes artistes : Jeanne Moreau et
moi (rires) !

Qu’apprend-on d’une figure qui incarne à ce point la langue ?
C’est d’abord sublime d’être au contact de quelqu’un d’aussi jeune, qui a autant de projets. On a un rapport très dynamique, de confiance. On va au même endroit. C’est très motivant. Je redoutais de lire le texte parce que la lecture, c’est pas mon rayon, c’est un truc d’acteur. Puis elle m’a dit : “Tu es comme Gérard Philippe: tu as la voix froide et le cœur chaud…” (Sourire) Elle m’a surtout conseillé de prendre mon temps. Elle m’a donné deux trois éléments pour être calme, ne pas bousculer tous les mots pour arriver en fin de phrase essoufflé. Ce texte est très particulier à lire, avec des mots comme “bite”, “couille”, “sperme”. Il ne fallait pas qu’il y ait d’intention particulière.

Vous signez la plupart de vos textes. Quel est votre rapport à l’écriture ?
Primo, j’évite d’écrire trop souvent. Je ne prends pas de notes et les musiques viennent d’abord. Elles émanent de ce que m’évoquent les situations. Ce sont souvent des constructions en mineur, comme une forme de saudade. Puis les textes s’ajoutent petit à petit. J’ai toujours un dictaphone à côté de mon lit. Certaines chansons me sont intégralement venues du rêve, comme Le Grand Sommeil. À côté de ça, je n’ai aucune imagination.

On vous dit cultivé, fidèle, généreux… Auriez-vous une qualité dont on ne parle jamais ?
Les gens qui me connaissent bien disent souvent que je suis la personne qui les fait le plus rire… Même si j’avoue que ce n’est pas vraiment mon fonds de commerce… (Rires) Mais ça demande peut-être un certain degré d’intimité. Je mets beaucoup de temps à m’ouvrir et m’attacher. En revanche, j’aime toujours les gens que j’ai aimés.

Qu’avez-vous ressenti à la disparition d’Alain Bashung ? Une page se tourne au niveau de “l’autre” chanson francaise ?
On garde toujours un rapport avec les gens qui ne sont plus là… Je pense notamment à Gainsbourg, avec qui j’ai eu des moments privilégiés. Il y a un fil. Ce que je peux dire sur Bashung, c’est qu’il est parti à un bon moment de sa vie. Son dernier album a marché. Les gens l’ont vu, enfin. Il était content. Comme Serge. C’était important pour lui, à la fin, d’avoir des gamins qui frappaient à sa porte et de remplir des Zénith. Il était fou de joie. Melody ne s’était vendu qu’à 20000 exemplaires. Il voulait que ça marche. Donc la page ne se tourne pas, ces grands artistes, Gainsbourg, Bashung, restant à jamais d’actualité.

La mort ne fait pas événement ?
La mort est fictive pour moi. Ma génération a été décimée… C’est devenu une sorte de “série”. Mais je me sens assez relié. C’est ça, qui est formidable : l’artiste ne disparaît pas. C’est une chose merveilleuse que de réussir à graver sa voix, son image. La mort devient alors irrationnelle.

Quel regard portez-vous sur la mode ? Vous êtes très proche d’Hedi Slimane…
Il est comme un frère. C’est venu tout de suite, dès qu’on s’est rencontrés. C’est un artiste. Il est Hedi Slimane même s’il ne fait plus de vêtements. Je le vois comme un être qui fait des choses provisoirement, avec beaucoup de courage. Il fait maintenant des photos, il fera sans doute autre chose par la suite… Il a imprimé la mode masculine de sa “marque”. Il est irremplaçable. Autrement, je trouve la mode intéressante quand il s’agit d’une marque qui s’inscrit dans le temps. Ou quand elle fait part des artistes, des personnalités proches de l’art. Il y a des créateurs que je trouve vraiment géniaux, comme Christophe Decarnin pour Pierre Balmain.

Vous vous verriez, comme Slimane, pratiquer un autre art ?
Ça me paraît difficile. Je pourrais m’y consacrer, mais la musique prend déjà tout mon temps. Jusqu’à maintenant, j’ai enchaîné les albums pour moi, les tournées, les prods pour les autres… J’ai arrêté un tout petit peu quand je suis allé vivre en Angleterre… Et encore, puisque j’ai travaillé là-bas avec Saint Etienne, puis j’ai enquillé sur Eden, dont les titres étaient mes travaux d’Hercule. C’était un album d’une complexité incroyable à faire…

Qu’est-ce que cela vous inspire de vous revoir plus jeune ?
J’ai toujours détesté me voir en photo… Mais quand des livres sont sortis sur moi, l’année dernière, en revoyant les photos, je me disais : “Ah ouais, j’étais pas mal, en fait!” (Rires.) Enfin… Je parle tout à coup du physique mais pour ce live, tout est filmé comme une entité à plusieurs têtes. Je ne suis pas critique sur ces images parce que l’énergie qui s’en dégage, à mon sens, paraît beaucoup plus importante … Mais je ne verse pas dans la nostalgie pour autant.

 

 

 

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