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Traces de lui

Alain Chamfort

Alain Chamfort

Styliste sans rival de la mélodie française, Alain Chamfort a démarré avec Dutronc, émergé avec Claude François, explosé avec Gainsbourg, obsédé avec Jacques Duvall… Remercié sans ménagement de sa maison de disques au mitan des années 2000 (EMI a perdu sévèrement contre Chamfort qui a établi une jurisprudence protégeant les artistes), il n’a jamais été autant inventif et libre que dans son indépendance.

Concert impromptu au Luxembourg, performance semi-gratuite à l’Olympia, Chamfort n’en fait qu’à sa tête, et effectue aujourd’hui son grand retour avec Une Vie Saint-Laurent, concept album autour de la plus grande figure de la mode française après Christian Dior (comparé à Dieu dans la chanson A la droite de Dior). Naissance à Oran, adolescence tourmentée, service militaire, prise de Paris, rencontre avec Bergé, lancement de la marque YSL, smoking féminin, prêt-à-porter, excès, opium, amours, rachat d’YSL Couture, Tom Ford, Marrakech… Tragédie flamboyante et tellement fin de siècle précédent, mise en musique par Chamfort et en mots par Pierre-Dominique Burgaud, dit “Pierre-Do” (auteur du trop méconnu Soldat Rose), Une Vie Saint-Laurent sera adaptée au théâtre l’année prochaine, avec des moments rythmés, d’autres fragiles, et cette perle rare, “Quand on a tout connu“, chanson du crépuscule, évoquant le retrait du créateur de la vie publique à partir de 2000, avec cette question que seuls les vrais géants peuvent se poser : “Quand on est revenu, de toutes les terres promises, qu’est-ce qui fait battre le coeur encore” ?

Depuis L’ensemble beige de chez Courrèges de Rendez-vous au Paradis, l’album Poses, la pochette de Palais-Royal signée Mondino, qui fait encore référence aujourd’hui, jusqu’à cet album sur Saint-Laurent… On vous imagine facilement comme un chanteur mode, est-ce que cela vous convient ?
Je ne suis pas un aficionado de la mode, ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas sensible à l’air du temps, j’essaie de capter les codes mais je suis incapable de raconter l’histoire d’un vêtement. Après il y a quelqu’un comme Hedi Slimane qui a résolu pas mal de problèmes, avec le petit coup d’oeil à la culture rock, aux années mods, qui permettait de se fondre dans n’importe quelle situation. La sobriété compte beaucoup pour moi, en contraste avec les couleurs joviales des années 70-80…

Saint-Laurent ?
Je me souviens avoir acheté des chemises et des cravates chez Yves Saint-Laurent Rive Gauche, dans le premier magasin de prêt-à-porter place Saint-Sulpice, une petite révolution à l’époque car la mode était surtout marquée par la haute couture et les défilés… Une de ses grandes inventions a été de faire partager ses inventions. Rendre le beau accessible était sa grande priorité, que je partage totalement dans ma vie de chanteur.

Dans l’album Une Vie Saint-Laurent, vous abordez son personnage à la première personne, un peu comme un acteur ?
Certaines chansons sont à la première personne, mais ça reste un regard de narrateur, Oran, les Deux ne font qu’un… Après il y a aussi Pas de Guitare où je l’incarne plus, je suis en direct avec lui. Son personnage n’est pas très éloigné du mien, ce n’est pas comme si une maison de disques m’avait demandé de faire un album sur Zidane (rires). La mélancolie, le dandysme léger de Saint-Laurent mais aussi sa considération pour le public, contrairement à l’image que l’on a d’un créateur retiré de tout, en monde clos, sont des valeurs essentielles à mes yeux; qui m’ont facilité le travail sur l’interprétation. Saint-Laurent est vu comme élitiste alors qu’il a toujours eu la préoccupation du plus grand nombre.

Est-ce que le plus grand nombre aura accès à un objet en vente exclusive sur le site Vente Privée (vente-privee.com) ?
Nous sommes allés voir toutes les maisons de disques avec Pierre-Do, et toutes nous ont dit que notre projet était trop élitiste, parisien, alors que toute ma carrière s’est faite par et pour le grand public. J’ajoute que Saint-Laurent, à travers tout ce qu’il incarne en termes d’histoire, est une figure éminemment populaire, en France et à l’étranger. Les maisons de disque ont cette vision des choses à l’ancienne, très éloignée des réalités d’Internet. Donc oui nous sortons l’album sur un site excellent et très fréquenté, créé par un ami, mais ce n’est pas uniquement par fatalité. Nous sommes fiers de participer à notre façon à la modernisation du commerce de la musique, fût-elle à marche forcée pour certains.

Ce qui frappe à l’écoute du disque, musicalement, c’est que ça reste d’abord un album de Chamfort, en dépit du thème imposant que vous vous êtes donnés.
Oui, ce disque est un aboutissement de tout ce que j’avais fait avant et en même temps un pas de côté, un détour par quelqu’un d’autre. J’avais besoin de cette respiration, j’étais sans grande motivation à l’idée de faire un autre album, et puis ce projet est arrivé, pas à pas… Je recevais des textes de Pierre-Do, de plus en plus beaux, et mathématiquement je ne pouvais plus y renoncer… Et puis il y a eu ce moment où l’on a présenté les chansons à Pierre Bergé, quelques temps avant le décès de Saint-Laurent. On craignait sa réaction et il a eu les larmes aux yeux, je crois que ça l’a touché. Il nous a ensuite aidés à avancer en évoquant les jardins de Majorelle, où ils s’étaient aimés, une vraie période de bonheur pour eux, ce qui nous a inspiré Majorelle… L’une des plus belles chansons de l’album.

Vous n’avez jamais eu peur de mélanger un homme et la marque qui porte son nom ?
Non. À aucun moment le business n’a interféré. On parle de la marque, bien sûr, puisqu’elle lui a permis de s’émanciper de Dior dans un premier temps, puis de conquérir le monde, et il est aussi question du rachat d’YSL Couture par Tom Ford dans Le Marketing La Poésie, peut-être une chanson plus politique… Mais il ne fallait pas avoir peur de ça, gardant à l’esprit que Saint-Laurent était un homme, avec son génie et ses faiblesses.

Et si Pierre Bergé avait tapé du poing sur la table en disant qu’il fallait tout arrêter ?
Nous aurions arrêté, tout simplement. Cette histoire-là ne pouvait pas s’écrire sans lui. Maintenant il était important pour Pierre-Do et moi d’aller le voir une fois que le projet était déjà avancé. Pas sûr qu’il nous aurait donné son accord en amont de l’écriture. Alors nous nous sommes retrouvés devant lui comme deux petits garçons mais au moins, aujourd’hui nous nous sentons légitimés, solides. Il a vraiment senti, je le crois, que l’album ne trahissait ni n’occultait rien.

Depuis, Pierre Bergé vous suit, vous protège ?
Il suit pas à pas l’évolution du projet, oui, et a déjà fait savoir qu’il soutenait le projet par voie de presse. Depuis qu’il nous a donné cet accord en assurant qu’il ne reviendrait pas dessus, nous sommes en totale confiance avec lui. Nous travaillons ensemble sur la rétrospective Saint-Laurent au Petit Palais, où seront diffusés quelques titres de l’album. Ce que je trouve absolument remarquable dans le parcours de Bergé, bien qu’il prenne parfois des positions détonnantes sur certains sujets, c’est qu’il a beau avoir été indispensable à l’émancipation personnelle et professionnelle de Saint-Laurent, il a toujours su quelle était sa place, ne lui faisant aucune ombre, le défendant toujours passionnément et sérieusement. Nous sommes très fiers avec Pierre-Do d’avoir su l’émouvoir avec cette Vie Saint-Laurent, car Pierre Bergé ne triche pas dans ses réactions.

La passion et le sérieux font bon ménage ?
Rien n’est plus sérieux que la passion.

 

 

 

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