Culture // Cinema

Tout sur ma mère

Xavier Dolan

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Xavier Dolan photographié par Léonard Bourgeois

Une nouvelle tête à lunettes entre dans le champ des jeunes gens slim et chevelus. À 20 ans, Xavier Dolan a provisoirement quitté Montréal pour la 41ème quinzaine des réalisateurs à Cannes. Trois prix ont récompensé J’ai tué ma mère, premier long-métrage de cet espoir québécois. Son ex-partenaire de jeu, Mylène Jampanoï, nous le présente.

Qui es-tu ?
Je suis né à Montréal en 1989. J’ai grandi dans une banlieue classique où toutes les maisons étaient en briques roses. J’ai joué très jeune, dès l’âge de 4 ans. Puis j’ai été envoyé en pension, loin du showbiz et de la civilisation… À 17 ans, quand j’ai laissé tomber mes études, j’ai écrit le scénario de J’ai tué ma mère, librement inspiré d’une nouvelle loufoque que j’avais écrite au lycée.

Pourquoi ce film ?
Par catharsis et par besoin de jouer un rôle, d’écrire un scénario dont je serai le protagoniste, sans jamais avoir à entendre un directeur de casting se gargariser des éternelles rengaines : “Trop petit, trop jeune, trop grand, trop vieux…” Et aussi pour meubler la vie, soudainement vide quand on déserte l’école et que l’on fait face à l’avenir, a priori sans espoir quand on est sans diplôme…

Qu’a déclenché ta sélection à Cannes ?
La rumeur la plus notoire circulant sur Cannes concerne la vitesse à laquelle les portes s’y ouvrent et s’y ferment. J’ai eu la chance, la bénédiction, d’y être reçu très favorablement, chaleureusement. Public et critiques ont apprécié le film. Ils ont été émus, touchés. Cette reconnaissance est une récompense ultime envers tous les efforts, toute l’énergie, tout l’argent et le temps investis dans une entreprise aussi complexe que celle de tourner un film. C’était un exercice dont les arcanes ne m’étaient pas tout à fait familiers, comme la question du budget, par exemple. Maintenant, les choses ont changé. Les producteurs me courtisent, ne me ferment plus la porte au nez. C’est peut-être banal à dire, mais je ne vis plus dans cette ombre qui empêche les débutants d’enclencher leur carrière. Mon prochain film se tournera sans doute à l’automne, et trouver l’argent est beaucoup moins fastidieux…

Comment t’inscris-tu dans le cinéma canadien ?
J’ai beaucoup d’admiration pour certains cinéastes du Canada anglais, comme Cronenberg, évidemment. Sinon, j’éprouve une profonde déférence pour le cinéma québécois du dernier siècle : Claude Jutras, Brault, Perrault, Carle… Depuis quelques années maintenant, les institutions financières canadiennes ont tenté d’imiter les systèmes économiques hollywoodien et européen, avec lesquels nous avons peu en commun… Le Québec est une province peu peuplée, singulière. En résulte un cinéma souvent populaire, qui manque d’audace, de vision. Heureusement, plusieurs cinéastes se révoltent contre ces procédures institutionnelles, ou les infiltrent avec patience. Ici, une nouvelle vague se manifeste… Et si les mécènes se manifestent à leur tour, si les financiers saisissent le créneau, notre cinéma, celui de la belle époque, pourrait renaître de ses cendres. J’ai beaucoup d’espoir. C’est excitant d’être un cinéaste québécois, ici et maintenant.

Quel regard un Québécois comme toi peut porter sur le cinéma français ?
Le cinéma français, toujours aussi pluriel dans ses genres, profond, m’épate et m’inspire. Évidemment, le fait qu’il y ait plus d’une centaine de films qui s’y tournent par an rend le catalogue vaste et éclectique. Le cinéma français de la Nouvelle Vague est définitivement celui qui m’éblouit et me stimule le plus. Le cinéma français d’aujourd’hui, avec l’omniprésence des hommages à la Nouvelle Vague, des œuvres chorales et des pastiches, me fascine aussi.

Un cinéaste “radote” souvent deux ou trois choses… As-tu déjà des thèmes de prédilection ?
Absolument. Je suis une personne seule et différente. J’aime donc parler de la solitude et de la différence. Je ne joue pas à la victime en parlant de solitude. C’est vrai, malgré mes amis et ma famille, je demeure solitaire. J’écris beaucoup, je ne vis pas en colocation, je ne sors pas extrêmement souvent… On m’a souvent reproché de ne pas pouvoir me conformer aux normes, aux règles, non pas par indiscipline, ou par désir d’attention, mais simplement par incapacité. Je ne suis pas différent dans un sens positif, ou négatif. Mais différent, simplement. D’abord, aussi, par mon orientation sexuelle, mais on ne peut parler de ce trait comme d’une différence foncière, puisqu’elle est largement partagée. Il est normal, cela dit, que j’aborde la différence et la solitude, puisque je me sens concerné et interpellé par ces deux états, ces deux fatalités qui se révèlent souvent heureuses.

Comment l’homosexualité est-elle perçue au Canada ?
Comme n’importe quel pays, ça dépend du lieu. À Montréal, bien. Mais il persiste une violence profonde, une haine inquiétante qui vient bien entendu d’une incompréhension totale et d’une angoisse face à la différence.

Quels sont tes projets ?
Un film sur l’amour impossible entre une femme et un homme transsexuel, avec une réalisation plus assumée, plus détaillée, plus aisée que sur J’ai tué ma mère. On y verra Montréal, l’Arizona, la plage floridienne, des poèmes, des drag queens, des plans au ralenti, beaucoup, des chansons de partout, des tirades pour les amateurs d’engueulades, une fin en queue de poisson où tout tombe, où il n’y a pas beaucoup d’espoir mais un peu de lumière, encore, et, enfin, un casting composé d’une Québécoise et d’un Français. Je rêve de tourner à l’automne. Je veux tourner à l’automne. Voilà. J’égraine mon rosaire.

 

 

 

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