On ne vous rappellera pas ici qui est Jim Jarmush, les films qu’il a signés, sa silhouette de guépard blanc. Inclassable loner devenu figure et alibi de l’underground cinéma depuis Permanent Vacation, son premier film, véritable traité de l’errance adolescente sur fond de sax dans le ravin signé John Lurie. Un film sort, séditieux : The Limits of Control. Ultra contrôlé en apparence, très drôle (si on apprécie une forme d’humour absurde, néo-Dada) et qui travaille en lenteur.
Vous sortez du film sans trop savoir si ça vous a plu. Mais le film, comme un chewing-gum sale, ne vous quitte plus. Une semaine après, vous savez enfin que OUI, vous avez aimé ça. Mais le pire dans tout cela, c’est Jarmush lui-même… Disons, pour aller vite, qu’une demi-heure de conversation avec lui vaut des années avec d’autres ; passion, érudition, intelligence, grâce. Ce mec a échappé à l’époque.
Parlons musique pour commencer. Vous avez confié la bande originale de votre film à des groupes de la scène
drone : Sunn O))), Boris, Earth… Tous se caractérisent par un son planant, presque invisible.
Dylan Carlson, le guitariste de Earth, était supposé être le guitariste le plus lent du monde, et le résultat était magnifique. Et puis Sunn O))) est arrivé, encore plus lent, le dépassant sur son propre terrain puisque, à la fin, chez Sunn il n’y a plus qu’une seule et longue note, étirée, perdue dans le feedback. Le résultat a ses vertus hallucinogènes, leur musique fonctionne sur moi comme un paysage, j’y puise une bonne dose de mon inspiration. Tous ces groupes, Boris, Sunn, Earth, Om, Sleep (que j’avais utilisé pour Broken Flowers), tous grands fumeurs de dope je présume, font cette musique lente et lourde que j’affectionne. Je viens de voir Boris sur scène au All Tomorrow’s Parties festival (ATP). Ils ont joué l’intégralité de leur album Feedback. Je suis sorti de là comme en feu, avec l’impression d’avoir effectué un voyage lointain, quel bonheur… Boris en concert, c’est comparable à une bande de musiciens free jazz, pas dans la forme mais dans la façon qu’ils ont de se concentrer. Chacun des quatre fait son truc, ils sont concentrés comme seuls le sont les Japonais, ils font face à l’atmosphère et ne sourcillent pas. Le batteur devient fou, fait du stage diving, les autres restent impassibles : ils bâtissent.
Vous continuez à acheter pas mal de disques ou vous faites comme tout le monde, vous téléchargez ?
Je suis resté un homme de vinyles, quoique… Je prends la musique où elle est. Je viens d’enregistrer un album avec mon nouveau groupe, Bad Rabbits. Un EP est déjà sorti. De la country lourde et lente, psychédélique, dans le sens de ces groupes dont nous venons de parler. On a fait quelques titres aussi pour le film, les passages au musée notamment.
C’est la première fois que vous refaites de la musique depuis les disques que vous aviez sortis avec les Del Byzantheens, avant même que vous ne réalisiez Stranger Than Paradise, au début des années 80 ?
Oui, et je n’avais dès lors plus fait de musique. Mais j’ai eu besoin d’une forme d’expression dans laquelle je ne sois plus “Jim Jarmush le cinéaste”. Là on est trois, on travaille à trois, j’ai envie de ça, de partager l’acte de création.
Quand on découvre le film, on se demande quel genre de voyageur vous êtes… ou plus exactement quel type d’observateur vous êtes ?
Je m’intéresse aux détails de la vie quotidienne. J’aime aussi me sentir désorienté, perdu. J’aime le Japon car j’aime être là où je ne saisis pas la langue, là où mon imagination est soumise à mes interprétations. Je redeviens cet observateur anonyme, fondu dans la masse.
J’aime voyager sans carte, marcher, marcher, marcher, en suivant juste mon instinct. Puis j’essaye de trouver mon chemin. Tokyo, récemment, fut une expérience en soi, revenir sur mes pas fut une jolie galère (rire).
Vous aimez voyager seul ?
Pas nécessairement, mais je suis un solitaire, et je sais qu’on observe mieux les choses en étant seul.
C’est quelque chose de profond dans le film, la solitude volontaire du personnage… C’est marrant, j’avais oublié ça mais c’est quelque chose qui m’est revenu il n’y a pas longtemps: juste après Permanent Vacation, j’avais dans l’idée de faire un film de montage à partir de toutes les scènes de films de l’histoire du cinéma où l’on voyait les personnages seuls dans leur chambre d’hôtel, 90 minutes de gens ne faisant rien, se brossant les dents, se coiffant, passant des coups de fil, s’allongeant sur un lit…
Qu’y avait-il, dans la liste des films que vous aviez repérés ?
Forcément pas mal de films noirs, où les moments d’attente font partie des moments de bravoure… Bob le flambeur de Melville… Un film avec Lee Marvin, Violent Saturday… On est sans fonction dans une chambre d’hôtel, et rien n’est à vous. Tout est reconnaissable. Rien ne vous appartient mais rien ne vous est étranger. Ni au personnage ni au spectateur – ça facilite d’autant plus l’identification. J’ai des souvenirs précis me concernant dans des chambres d’hôtel, attendant un coup de fil ou quelqu’un. Je fais souvent cet exercice : si la fenêtre est ouverte, je m’allonge sur mon lit et j’essaye de voir jusqu’où mon oreille peut percevoir les bruits de la rue, jusqu’à quelle distance elle peut reconnaître certaines choses : des enfants qui s’en vont à l’école le matin ou qui en sortent le soir, les gens qui sortent de chez eux travailler avant que tout ne soit dévoré par le bruit de la circulation. Même si je fréquente peu le matin… Je me couche à l’aube souvent, c’est comme ça depuis mon adolescence. Je crois que je suis un vampire. Ce qui explique mon attachement à New York.
Comment procédez-vous pour écrire vos films ? Par petites notes éparses ?
Celui-ci, The Limits of Control est basé sur une suite de variations. Et la variation est la forme qui m’intéresse le plus. J’ai comme cela une théorie sur Bach : il avait deux enfants, il devait les nourrir et ne pouvait pas trouver suffisamment de mélodies nouvelles. Alors il a creusé des variations, qui sont parmi les choses les plus belles au monde. Variations des triptyques de la peinture renaissante, variations des tableaux pop art de Warhol : la variation agit sur moi de façon incroyablement forte. Ce n’est pas une forme de récit classique mais pourtant je ne peux m’empêcher de la réutiliser, comme une forme maîtresse ; j’ai usé des déclinaisons dans Coffee and Cigarettes, dans Night on Earth, dans Mystery Train. Ici j’ai rassemblé quelques détails: une boîte d’allumettes, une phrase, deux tasses de café, et je me suis amusé à les faire revenir sans cesse, de situation en situation : à Madrid, à Seville, à Almeria. Une phrase hante mon personnage : “He who thinks he is bigger than the rest should go to the cemetery” – une phrase qui vient d’un morceau de flamenco du XIVe siècle. J’ai fait un collage de tous ces éléments sur une structure basée uniquement sur des variations. C’est une forme plus musicale, si on veut, que cinématographique. Mon scénario, à la base, était une nouvelle de 25 pages. J’écrivais les dialogues la veille du tournage. On repérait les lieux sur place, on restait ouvert. Je me servais souvent du jeu de cartes très rare inventé par Brian Eno : Les stratégies obliques. Je tirais une carte du jeu, au hasard, et j’en suivais les conseils. Un jour je suis tombé sur celle-là : “Are these sections considered transitions ?” ; et encore sur celle-ci : “Emphasize repetitions”. Une description possible du film. L’OuLiPo m’inspire aussi beaucoup. Contre cette rigueur de la répétition, il fallait un animal instinctif, un loup : ce fut Chris Doyle, mon chef opérateur. Il bouscule tout. L’attelage parfait. Et puis il y a le flamenco, un art violent, compulsif.
Le titre du film peut être aussi entendu comme une impasse à vouloir tout contrôler. Commencez-vous à douter de la forme rigide avec laquelle vous avez construit quelques films plus minimaux que les autres ?
Le titre vient de Burroughs, il parlait de la limite que le pouvoir rencontre lorsqu’il entend nous contrôler. Ils ont essayé d’imposer une même réalité à chacun. Aux USA notamment. Contre ça, vous devez vous accrocher à votre conscience. “Tu ne comprends pas comment le monde marche”… J’ai toujours entendu cette phrase, toujours : dans la bouche de mon père, des profs, des flics, des autorités… Pourquoi devrais-je les suivre ? Ce n’est pas un film à message, je voulais seulement célébrer quelques petits détails qui aident notre conscience à tenir, alors même que, joie, tout leur modèle commence à s’écrouler de lui-même. Ah, ah, ah…



