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Du côté de chez Fred

Frédéric Mitterrand



Frédérique Mitterrand par Vincent Ferrané



Le ministre-cinéaste-cinéphage-écrivain-télécrate, esthète et polémique, secret et engagé, écorché vif, impétueux, imprévisible, sans doute “incadrable”, ami des princes et amoureux des lettres, et surtout des images, se serait-il mieux senti en ministre des Arts ?

La loi Hadopi, malgré son grand discours devant l’Assemblée Nationale, le dossier des intermittents, l’extraordinaire mille-feuille administratif de la “culture pour tous” - auquel Frédéric Mitterrand préfère “la culture pour chacun”, au fond, tout ça le rase. Il y a un temps et un cabinet pour tout. Dans cet entretien que le ministre nous livre à bâtons rompus, il évoque ses amours de cinéma, de photographie, et laisse à voir en creux ce qui fait de lui un professionnel “du” politique – et non de “la” politique qu’il surplombe avec un zèle de géant. C’est du contenu culturel et artistique dont Fred voudrait s’occuper, cherchant à innerver le bon goût dans la société française plutôt qu’à ergoter sur les attributions budgétaires de telle ou telle subvention. On le sait, Mitterrand est un “one shot” – si son expérience rue de Valois venait à s’interrompre, peu de chances de le retrouver à Bercy ou à Beauvau. Il est en mission quasi-évangélique pour nous faire aimer les artistes et surtout pour nous faire partager son vice absolu : la manie de voir et faire voir.

Pour démarrer cet entretien, et à la veille du festival de Cannes, j’aimerais connaître votre dernier coup de coeur cinéma ?

J’ai vu récemment un film formidable, c’est Nuits d’ivresse printanière de Lou Ye, le réalisateur d’Une jeunesse chinoise, son avant-dernier film que j’avais vu à Cannes quand je dirigeais un jury (Frédéric Mitterrand présidait le jury de l’Éducation nationale en 2006, ndr). J’avais trouvé que ce film de Lou Ye méritait la Palme d’or. Quant à Nuits d’ivresse printanière, il a été démoli par la critique et a reçu le Prix du scénario à Cannes l’année dernière. C’est tellement original, différent de tout ce que l’on voit. Vous devriez faire un sujet sur Lou Ye, il est très souvent en France. Comme il n’a pas le droit de tourner, il le fait clandestinement. En Chine, c’est très souvent du semi-clandestin parce que les gens savent; mais vous risquez à tout moment d’être interrompu. Lou Ye a tourné avec une petite caméra numérique. Quand je pense aux gens qui nous expliquent qu’ils ne peuvent pas faire leur film s’ils n’ont pas six millions d’euros… Ce qui se justifie dans beaucoup de cas. Mais quand on voit ce que Lou Ye peut faire avec une caméra numérique ! C’est intéressant d’observer ce que les gens sont prêts à entreprendre pour contourner les obstacles, simplement mus par un véritable désir de création. Nuits d’ivresse est l’un des plus beaux films que je n’aie jamais vu.

Il ne sera pas projeté en Chine, j’imagine ?

Je pense qu’il ne sera pas projeté en Chine. I l y a une situation qui est un peu étrange avec Lou Ye, c’est qu’il y a deux ans, quand je voulais acquérir les droits de La Condition humaine d’André Malraux, j’ai été en contact avec sa fille Florence, qui est un être absolument délicieux. Elle ne savait pas très bien comment fonctionnaient les cessions de droits, elle a voulu me les accorder mais entre temps les éditions G allimard les avaient vendus à Lou Y e. Et puis il semblerait que, finalement, le film ne se fasse pas. Il avait je crois le désir de faire le film pour se reconstruire une sorte de virginité officielle. J’ai comme ça une trentaine, une quarantaine de repères, ce sont des gens à qui je pense tout le temps… C’est comme A pichatpong Weerasethakul, il sera à Cannes cette année (le réalisateur thaïlandais remportera la Palme d’or quelques jours après cette interview, ndr). Voilà un des grands créateurs de notre époque, à seulement quarante ans, il présente son quatrième long métrage, a déjà gagné deux prix, à Cannes et à B erlin, et au mois de janvier il avait une installation ici, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. A pichatpong, je suis allé le voir dans sa maison perdue dans la jungle, il a son ami, son ordinateur, son petit chien, il est d’une intégrité absolue. Comme il est très concentré sur ce qu’il fait, il a trouvé de l’argent pour faire ses films, maintenant il est dans une économie plus importante… Quand j’avais leur âge, j’étais très copain avec Werner Schroeter, toute cette bande-là, aujourd’hui je les vois soit s’éteindre, soit disparaître, ou alors être en pleine gloire, une espèce de gloire qui les statufie, comme Wim Wenders, qui donne des cours… Disons qu’il y a une espèce d’énergie incroyable… Je ne dirais pas qu’elle a déserté Wim Wenders mais on ne la ressent plus de la même manière. Et puis même si c’est la jeunesse, c’est une autre jeunesse que la jeunesse d’aujourd’hui. Malheureusement, depuis que je suis ministre, je n’ai plus autant le temps d’aller au cinéma que je le souhaiterais, ce que je regrette terriblement…

Je reviens tout juste de la Villa Noailles, où vient de se tenir le Festival international de mode et de photographie.

Oui, c’est un bon festival, un bon tremplin pour les jeunes créateurs. C’est une chance pour cette région d’avoir un tel lieu d’expression pour la jeune génération . Mais Jean-Pierre Blanc et son équipe ont du mal à produire le festival… Oui ils ont du mal, mais ils sont très volontaristes et on les aide, ils sont également soutenus par la ville, le département et la région et des mécènes . C’est un lieu où la jeune création contemporaine s’exprime et c’est bien. L ’État va inaugurer prochainement une commande publique, une oeuvre contemporaine de David Dubois et Frédéric Teschner, preuve de notre attachement à ce lieu.

Vous revenez de Shanghai, je suppose qu’au niveau patrimoine, c’est un peu la situation inverse ?

Oui, Shanghai c’est l’inverse, ils rasent un truc et mettent autre chose à la place. I ls n’ont pas la même relation au passé, ils sont dans un formidable élan moderniste. 

Qu’est ce que vous avez ressenti lors de votre visite inaugurale pour l’exposition universelle ?

Ils ont démoli des immeubles des années 30, ce côté Wall Street asiatique qui faisait rêver. Ce sont des immeubles américains sinisés. Le problème, c’est que maintenant ils semblent tout petits, alors que lorsque l’on voit les films des années 30 ça avait l’air gigantesque, immense. Maintenant le skyline écrase tout. Vous y êtes allé, certainement ?

Oui, il y a une dizaine d’années. Avec mon ami DJ Antipop, on a essuyé les plâtres, on y a presque importé l’electro ! Ils n’écoutaient que du R’n’B dans les clubs… Puis plus tard, pour la première fashion week asiatique, avec des défilés de mode payants dans des stades… Mais je n’y suis pas allé pour l’exposition d’où vous revenez.

La philosophie contemporaine des expositions universelles ne m’intéresse pas beaucoup de manière générale. C’est souvent une vision cosmétique de l’identité de chaque pays et au fond ça ne correspond plus à grand chose. L es expositions internationales avaient un sens très important jusqu’en 1937, chaque pays y présentait ses inventions technologiques étonnantes, des machines, des innovations qui ne pouvaient pas être popularisées. A ujourd’hui, toutes les inventions technologiques sont connues.

Et le pavillon français ?

L’exposition est un voyage à travers le monde et un voyage à travers la Chine. C’est quand même assez fascinant. Le pavillon français est beau et assez mystérieux. Les expositions universelles sont intéressantes pour cela, les propositions architecturales de chaque pays sont souvent des gestes très originaux.

Le pavillon français est original ?

L’architecte Jacques Ferrier est un type merveilleux, il est d’une délicatesse, d’une gentillesse … Ce qu’il a fait est si français, pas forcément attirant au départ mais en fait, plus on y est, plus on trouve que c’est très intelligemment fait. C’est un peu comme la DS, le Concorde ou le TGV, ce sont des choses françaises dessinées de manière très utilitariste et raffinée, c’est d’une très grande intelligence. La manière dont les espaces du pavillon français sont conçus, dont les déplacements sont prévus, vous installe peu à peu dans un sentiment de poésie, or il y avait deux millions de personnes dans le pavillon, dont la moitié parlait chinois… Une agitation incroyable ! Et ce qui est très beau aussi, à l’intérieur du pavillon, c’est tout le jeu des plantes, la verdure… I l y a là une véritable réflexion sur la place de la nature dans les bâtiments contemporains. L ’architecte français a aussi créé, au sommet, un superbe labyrinthe en bois, et là encore avec beaucoup d’intelligence et de poésie. Il y a là un labyrinthe qui surplombe Shanghai et fait écho à cette ville, elle-même véritable labyrinthe. T out comme dans le restaurant, où les baies vitrées qui donnent sur Shanghai dialoguent avec une toile peinte par un jeune artiste : tout ce jeu entre la toile et la baie vitrée, c’est quelque chose de très beau, d’ impalpable, comme peut l’être le charme, comme le sont ces questions auxquelles on n’a pas de réponses. À côté de ça, vous avez le pavillon allemand qui est très beau, avec une espèce de puissance, peut-être plus prévisible, on s’attend à ce que les A llemands proposent une énorme Mercédès très belle, très puissante. Et puis il y a aussi le pavillon espagnol, un pavillon sensuel, tout recouvert de nattes, c’est d’une beauté incroyable !

Vous appréciez tout particulièrement la photographie. Et j’ai entendu dire que vous alliez annoncer des aides dans ce domaine ?

On a déjà commencé à annoncer un programme sur plusieurs années. J’ai une histoire avec la photographie. D ans la mesure où j’avais fait ce film Rapho à Arles (un court-métrage intitulé Rapho, histoire d’une famille, ndr). Ce qui est drôle c’est que quand je l’ai présenté la première fois, il y avait Nan Goldin qui était là et elle présentait son film juste après le mien, et là en 2009 c’était pareil, d’ailleurs c’était merveilleux cette nouvelle projection du film de Nan G oldin, c’était merveilleux, merveilleux, merveilleux… ! Elle avait fait venir des chanteurs, comment s’appelaient ces chanteurs incroyables? 

The Tiger Lillies. C’était à l’amphithéâtre, magique.

Oui, magnifiques ces chanteurs anglais, avec des espèces de voix de contralto, maquillés comme des clowns mais très beaux, très beaux et qui ont chanté pendant tout le défilé des photos. C’était une magnifique soirée. Alors oui, on va parler de la photographie, d’abord une première chose à laquelle je tiens beaucoup, c’est que la politique de la photographie souffre d’un problème de visibilité… L es fonds historiques sont répartis dans plusieurs établissements différents, comme la BNF, la Réunion des Musées Nationaux, le Centre Pompidou, des musées dans toute la France, d’autres institutions privées, etc. Donc j’ai pris la décision de les rendre plus visibles en créant une sorte de grand musée virtuel accessible à tous, chercheurs, commissaires d’exposition comme chacun d’entre nous. Ce projet est conduit par une mission rattachée à mon cabinet.

Pouvez-vous nous dévoiler le nom et la mission ?

Oui, c’est très simple : mission de la photographie. C’est un énorme travail. Il faut repérer et indexer les photos, préserver des fonds en péril, indexer des centaines de milliers d’oeuvres, car je rappelle qu’une image, c’est une photographie et qu’une photographie a toujours un auteur. Donc c’est toujours une oeuvre. Les unes sont dans des musées, d’autres à la Médiathèque du patrimoine à Charenton, d’autres ailleurs. Un portail sera bientôt créé ; puis je compte engager la campagne de numérisation… Je veux aussi parler du photojournalisme. Les photojournalistes ont besoin d’être soutenus, défendus, aidés à produire des formats nouveaux; j’espère disposer d’assez de moyens pour y parvenir dans les années à venir.

Surtout qu’ils ont été habitués à en vivre…

Leur métier est en grande difficulté, les magazines qui étaient la source majeure de revenus des photojournalistes ont réduit leurs achats ou leurs commandes de moitié voire plus . Un certain nombre de reportages vont disparaître. C’est une perte pour l’information mais c’est aussi une part de l’histoire dont seront ainsi privées les générations futures. Moi, en tant que ministre de la Culture et de la Communication, c’est quelque chose que je ne peux pas supporter. Je trouve que c’est un drame, c’est une forme d’expression particulière qui a sa légitimité et qu’il faut arriver à maintenir. La mission photo est chargée d’explorer plusieurs pistes. J’espère que lorsque je viendrais à Perpignan au mois de septembre, je pourrais annoncer une véritable avancée dans ces domaines. L’autre lieu important, pour l’avenir de la photographie, c’est justement la ville d’Arles.

Il y a cette friche…

À Arles, il y a Maja Hoffmann, qui est la bonne fée des Rencontres internationales de la photographie. A vec H ervé Schiavetti, le maire d’Arles, un homme extrêmement sympathique, ils forment un couple incroyable pour la ville… Cette friche quasiment au coeur de la ville où les Rencontres se sont installées, avec ces scénographies minimalistes que j’adore, organisées par François Hebel qui est le remarquable producteur de ces rencontres. V ous avez vu, c’est extraordinaire, Hebel, qui a quasiment le même âge que moi, semble avoir toujours trente ans, mais il est beaucoup plus sympathique que Dorian G ray (rires), je pense qu’il est porté par l’intelligence. Justement, on entend dire qu’il faudra bientôt mentionner “photo retouchée” dans nos publications… Alors ça je suis totalement contre, je n’en peux plus du politiquement correct, il y a plein de gens du coup qui ne se feront plus photographier (rires) !

Pendant une conférence d’Oliviero Toscani ce week-end à Hyères, une dame se lève et dit : “mais quand même… Vous voyez les femmes… Comment on les rend maintenant, c’est absurde… !” Il lui répond : “écoutez madame, quand je photographie une femme, et j’en ai photographié de très nombreuses, je leur demande, vous voulez que je capte votre beauté ou votre intelligence ? Et elles répondent toutes : si possible, ma beauté !”

Oui, il y a un sujet récurrent avec les photos retouchées et j’ai peur que tout le monde s’engouffre dans cette espèce de politiquement correct. C’est très bizarre, il y a eu cet article formidable de Nicolas Baverez sur le délire de précaution qui revient au résultat inverse, favorisant l’individualisme le plus égoïste et l’abandon de toute responsabilité. Sous prétexte de protéger, on restreint la liberté, on restreint le contrat social en quelque sorte. Toutes ces décisions ont l’air préoccupées par le souci de naturel, de justice. Elles méritent en fait très souvent d’être retournées parce qu’elles entraînent des contraintes, finalement insupportables, et c’est pourquoi je suis absolument contre… Si les gens ont envie de se faire retoucher, ils se font retoucher ; s’ils ne veulent pas, et bien ils ne veulent pas. Vouloir un monde totalement vrai, voudrait vouloir dire vivre dans un monde totalement total, avec ce désir de vouloir toujours éditer des règles.

On estime que la photographie, c’est du rêve, comme peut l’être le cinéma…

Oui, mais il y a aussi des photographes qui photographient des choses affreuses qui ne sont pas du rêve, qui sont des cauchemars… Je veux dire que la photographie est un vaste domaine d’exploration et d’expression…

Est-ce qu’il ne vous semble pas urgent de monter une chaîne de télévision culturelle, pas une émission, mais une chaîne de télévision parce qu’aujourd’hui, à chaque fois que l’on rencontre des producteurs, ils disent qu’ils n’ont pas assez d’argent, que les média ne les soutiennent pas assez.

Je voudrais faire ça sur Internet pour le ministère de la Culture, je voudrais avoir un super site amélioré qui serait une sorte de chaîne, de lieu animé par le ministère. C’est un sujet qui est plus qu’à l’étude. C’est à dire que c’est ce que je disais sur Lou Ye, si on n’y arrive pas, on prend sa caméra numérique et on fait un film diffusé sur Internet. Et puis aujourd’hui avec la multiplicité des chaînes, on peut créer dans sa tête sa propre chaîne culturelle, sauf qu’il faut trouver un chemin, on n’a pas toujours les repères qu’il faut.

Vous êtes ouvert donc à d’éventuels projets “web TV” ?

Non seulement ouvert, mais j’y travaille, et vous invite à nous suivre de très près !


 

 

 

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Un mois avant que ne soit dévoilée la Palme d’Or au festival de Cannes, le Ministre de ... Lire plus

 

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